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SECTION 3 · LA LEÇON DE L'ACIER
CE QUE LA COUTELLERIE ENSEIGNE AUX SEMI-CONDUCTEURS
"La Maîtrise du Fer" a documenté comment la France a laissé partir aux États-Unis et en Asie la maîtrise des aciers de spécialité — le S35VN et le S45VN qui font la valeur d'un couteau Spyderco à 450€, les aciers Hitachi qui fondent la coutellerie japonaise haut de gamme. Thiers, jadis capitale mondiale de la coutellerie, a perdu sa prééminence non pas parce qu'elle a été vaincue techniquement, mais parce qu'elle n'a pas investi dans la recherche métallurgique quand les autres le faisaient.
Le parallèle avec les semi-conducteurs est structurellement identique. L'Europe n'a pas été exclue de la fabrication de puces avancées par une décision hostile d'acteurs extérieurs. Elle s'en est exclue elle-même par l'absence de politique industrielle cohérente sur quarante ans, pendant que Taiwan, la Corée du Sud et les États-Unis investissaient massivement.
◆ LE MÉCANISME COMMUN : L'ABANDON DE L'INVESTISSEMENT FONDAMENTAL
Dans les deux cas — l'acier de spécialité et les semi-conducteurs avancés — le mécanisme de perte de maîtrise est identique. Un acteur cesse d'investir dans la recherche fondamentale et la montée en gamme, au profit d'une optimisation à court terme de la rentabilité. Pendant ce temps, d'autres acteurs investissent sur des cycles longs de 10 à 20 ans. Au bout de ces cycles, la compétence est irrémédiablement concentrée ailleurs. La reconquête n'est pas impossible — mais elle prend le même temps que l'abandon, et coûte exponentiellement plus cher.
◆ CE QUE L'EUROPE A INVESTI ET CE QUE ÇA A PRODUIT
L'European Chips Act de 2023 a mobilisé 43 milliards d'euros pour tenter de porter la part de l'Europe dans la production mondiale de semi-conducteurs à 20% d'ici 2030. C'est un signal. Ce n'est pas encore une capacité. Intel a annoncé des usines en Allemagne et en Pologne — des projets qui prennent 5 à 10 ans à construire et à atteindre leur maturité technique. TSMC a annoncé une usine en Allemagne pour des nœuds de génération précédente. Ces investissements réduiront la dépendance sur certains segments — ils ne recréeront pas la pointe technologique en Europe dans la décennie qui vient.
◆ NASSIHA — L'EUROPEAN CHIPS ACT N'EST PAS UNE SOLUTION À COURT TERME
L'European Chips Act est une décision politique juste et nécessaire. Elle ne corrige pas la dépendance actuelle — elle commence à construire les conditions de son allègement dans 10 à 15 ans. Les datacenters européens qui tournent aujourd'hui et demain continueront de dépendre de puces fabriquées hors d'Europe pendant toute cette période. L'investissement de long terme et la gestion du risque de court terme sont deux problèmes distincts qui nécessitent des réponses distinctes.